Festival Présences électroniques 13-14-15 mars 2009

live report - 06.04.2009 14:00

Eat my noise!

On ne peut pas dire que les festivals gratuits fleurissent en France, encore moins à Paris. Et pourtant la salle 104, près de la station de métro Stalingrad avait le chic de proposer ses "présences électroniques" où pendant trois jours, près d'une quinzaine d'artistes se succèderont, dont chaque soir un artiste japonais. On ne parle ici plus de musique, mais de sentiment portant au delà, se rapportant à la beauté, dérangeant, intrigant, bref, ici, nous parlons d'art tout simplement.
La mise en scène tous les soirs sera identique. Seul le plateau suivant les artistes changera. Pour vous donner une image, il faut imaginer un amphithéâtre de 250 personnes, rempli à ras bord, plongeant sur une grande scène, laquelle est entourée d'enceintes, crachant chacune un son différent, le tout dans un noir quasi complet où seul l'artiste est éclairé. L'image est faite dans votre tête ? Tant mieux, car il s'agit d'un live purement sensitif, une expérience émotionnelle intense que l'on se charge ici de vous retranscrire au mieux.

Vendredi 13 mars :

La première soirée s'ouvre avec le vétéran Alain Savouret, qui officie aussi bien dans le domaine de la musique classique que dans celle dite "expérimentale". Il nous diffuse ce soir-là une pièce concrète dont la particularité a été d'être enregistrée en tétraphonie (quatre micros pour un seul événement, dont le son est retransmis à travers quatre haut-parleurs). L'expérience est toute entière corporelle, et nous nous retrouvons littéralement pris à l'intérieur de sons cristallins, tour-à-tour traînants ou extrêmement rapides, diffusés par des hauts-parleurs autonomes situés aux quatre coins de la salle.

Franck Vigroux, compositeur et improvisateur évoluant dans un univers musical singulier, aux confins du rock et de l'électronique, entre ensuite sur scène accompagné de l'auteur cyberpunk Kenji Siratori, qui lui-même participe régulièrement à de nombreux projets musicaux. Sur une musique électronique typée noise, Kenji Siratori va déclamer sa prose, un discours surréaliste sur la fusion homme/machine, avec une voix tantôt claire, tantôt recouverte d'une solide couche de saturation. L'osmose entre les deux artistes, la voix et la musique, est parfaite, et les images suscitées nous transportent dans de gigantesques mégalopoles aux mouvements automatisés perpétuels et saturées d'informations.

Benjamin De La Fuente est un jeune compositeur ayant étudié le violon et la musique électroacoustique. Assis face à de multiples pédales à effets et samplers, il modifie le son de son instrument qu'il incorpore de manière judicieuse à de longues plages de sonorités ambiantes ou à de volcaniques explosions électroniques. Le mélange est savoureux, propice à l'évasion et au rêve.

Vient ensuite le tour de Mathias Delplanque, compositeur de musique concrète. A l'aide de ses ordinateurs, il rééchantillone en direct quelques-unes de ses compositions pour en faire un nouveau collage. Bien que les sources sonores proviennent d'oeuvres préenregistrées, le mixage est entièrement improvisé. Le résultat est encore une fois assez original, parfaitement cohérent malgré les différentes sonorités utilisées.

La fin de la soirée est marquée par l'extraordainire performance de DJ Olive, disc-jockey à l'ancienne qui travaille avec deux platines vinyle et une table de mixage. Monsieur Olive (originaire des Etats-Unis et non de Provence) presse lui-même ses propres vinyls dans son studio qu'il mixe ensuite en live. Musique ambiante, bribes de voix scratchées et répétées à de nombreuses reprises, l'artiste passe d'une source sonore à l'autre en cadence, son corps restant toujours en mouvements pour garder le rythme. Tantôt introspective, tantôt dansante, la musique passe continuellement d'un style à un autre, ou se retrouve mixée simultanément. La tapenade prend et c'est sous un tonnerre d'applaudissements que DJ Olive salue le public à la fin de sa prestation.

Le festival a donc débuté sur les chapeaux de rue, avec une programmation de très grande qualité, et c'est avec grand enthousiasme que nous retournons sur les lieux pour la deuxième journée.

Samedi 14 Mars:

La représentation débute aux alentours de 20h15. Christine Groult ouvre le bal. Dans le noir complet, cette diplômée des musiques expérimentales à Paris Sorbonne distillera une ambiance forte, où tous les sons titillent notre imagination. Les bruits ne sont pas agressifs, laissant penser dans le noir, à une représentation de la vie naturelle, où une fleur naît dans les clapotements d'une pluie... Le tour de force étant que, bien que n'ayant rien de musical, l'imbrication des sonorités donne une puissance digne d'une bande originale de film... Au bout d'une petite demi-heure coupée du temps, la représentation se termine sous les applaudissements d'un public conquis pour laisser la place à Sachiko M...

La japonaise, dont nous vous avions déjà parlé pour ceux qui avaient suivi le concert d'Otomo Yoshihide, propose une expérimentation extrêmement difficile d'accès, se basant simplement sur le rendu d'ondes sinusoïdales par le biais de deux oscillateurs... Bref, ce n'est pas de la musique à proprement parler, mais une expérimentation sonore extrêmement carrée et au final assez émotionnelle, le rendu de ces différentes ondes ayant le pouvoir de jouer des tours bien plus qu'à nos oreilles... Malheureusement, qui dit concert gratuit un samedi soir, dit au final public large... L'affiche a été programmée à mon sens à ce non prix pour élargir un auditoire à des techniques peu courantes et très enclavé dans un genre peu connu... Les ondes sinusoïdales étant extrêmement violentes pour les oreilles, les oscillateurs de Sachiko M ne rencontreront pas que des admirateurs et certaines personnes se permettront de pourrir l'ambiance... Ne comprenant certainement pas qu'il y a une grande différence entre musiques et expérimentations, elles iront jusqu'à ricaner et crier en plein milieu du set, provoquant de multiples prises de paroles demandant des sorties. Comme quoi, peut être les ondes de Sachiko M rendent l'auditeur violent... Mais un bien beau spectacle eut lieu à ce moment là comme le prouve le tonnerre d'applaudissements qui suit la fin du spectacle de la japonaise, qui laisse sa place au furieux Cor Fuhler et son piano...

Là encore, le spectacle va extrêmement loin dans l'expérimentation... En effet l'artiste se sert d'un piano, le tout sans presque en jouer, en se servant de divers objets, tels que des schtroumpfs, un ventilateur, des boules de métal, pour donner à son piano de multiples sonorités, créant au final une ambiance riche et foisonnante. Ainsi les graves créées par le frottement des disques rotatifs viendra se fracasser contre les aigües provoquées par Cor Fuhler frappant d'un morceau de mousse les cordes de l'intérieur de son piano... On est alors captivé par la richesse stylistique et les différents sons que provoquent cette personne uniquement avec ses divers instruments...

Un entracte de 10 minutes permet de souffler et de reprendre ses esprits... La première partie du spectacle était au final assez calme, l'heure passant très vite mais étant très douce par rapport à ce qui nous attend avec les trois derniers artistes... Thomas Ankersmit arrive sur scène caché par deux énormes écrans de contrôle et un ordinateur d'une marque à pomme peu connue... Jouant sur l'improvisation la plus totale, celui-ci mélange avec rapidité de multiples traitements sonores analogiques via des synthétiseurs modulaires, auxquels il mixe en direct avec son "PC de marque à pomme" qui lui permet aussi d'ajouter de multiples samples... La fin de son spectacle regorge de surprises, l'artiste se mettant à jouer du saxophone pendant de longue minutes derrière ses machines... Le fait intéressant dans cette représentation tient dans le fait que dans un monde où l'on tente de distinguer, voire même de différencier avec force Analogique et Numérique, Ankersmit privilégie la fusion des deux pour un rendu très fort...

Mika Vainio est l'une des figures fondatrices de la scène industrielle en Finlande... Il faut le préciser avant de parler de son numéro, véritable plongée dans un univers sonore entre indus, techno, rave et house... Purement électronique et provoquant de multiples émotions dans les esprits, sa musique se veut tour à tour, lancinante, violente, répétitive et parfois même assez brutale... Le mélange des divers sons provoqués par, au final, très peu de machines est un régal pour les yeux autant que pour les oreilles... L'expérience est prenante, et au final s'avère assez musicale...

La soirée se finit en apothéose avec la collaboration entre Erikm, musicien électronique et DJ à la fois, mixant platine et instruments électroniques, et FM Einheit, instigateur de l'indus en Allemagne... La noise étant une musique extrêmement tournée vers l'électronique, tant et si bien qu'on la considère souvent comme une association d'ondes électroniques ou analogiques... Ce soir, la chose impressionnante est que la dualité des deux artistes provoque un résultat fusionnel abouti au possible... En effet, les différences sont nombreuses entre Erikm, qui s'agitera à en suer derrière ses platines et FM Einheit, qui lui, propose une approche naturaliste et extrêmement originale de la performance noise... Jouant sur un tube de métal avec une perceuse au début, celui-ci finit par fracasser sur le sol des briques de terre rouge, jouant de sa perceuse dessus pour changer les sonorités, tandis qu'un brouillard s'élève dans la salle... Tout en étant un spectacle d'une beauté à couper le souffle, l'ambiance sonore est puissante... En effet, tout est parfaitement exécuté, le moindre lancé de gravats, de bruit de perceuse, se retrouvent couplés avec la densité des sonorités électroniques d'Erikm... Bref, un des spectacles les plus ahurissants et prenants que j'ai pu voir jusqu'à maintenant...

Maintenant place au dimanche avec sa représentation de la légende KK null :

Pour notre seconde journée ensemble, mon acolyte Bernardo Jerriel et moi-même Zorro (Oh oh, le vil jeu de mot) commençons les hostilités à 16 heures par un concert de DJ Olive. Malgré ce que le nom laisse à penser, nous n'assisterons pas à du crachat de noyau musical pendant 45 minutes, mais à un exercice de relaxation extrêmement prenant qui, dans le noir le plus complet, distillera des bribes de son reposant durant le temps de la représentation.

A peine le temps de reprendre nos esprits que Bernard Parmigiani fera vers 18 heures une symphonie musicale en douze temps. Véritable tour de force bruitiste, chaque mouvement est différencié des autres avec une thématique forte renvoyant à la nature, au bruit et à la création du monde que l'on connaît dans sa globalité. Du haut de ses 82 ans, Monsieur Parmigiani mystifie l'assemblée, et finit sous les applaudissements nourris et puissants d'un public conquis.

L'enchaînement de concerts comme la veille commence à 20 heures par une mise en bouche semblable à la prestation de Christine Groult. En effet, Denis Smalley (accessoirement sosie de Phil Collins) distille un apéritif reposant, laissant imaginer une observation de la nature 20 minutes durant. Certains trouveront ça chiant au possible, moi j'ai adoré, relaxant, prenant et surtout vivant.

Mais la déflagration cosmique suivante fut tout simplement l'enchaînement des concerts de MIMETIC + Phil Von et de KK null. La première prestation livre donc MIMETIC, musicien électronique français, amateur de son puissant, avec le racé Phil Von, à la fois compositeur d'opéra, de musique bruitiste, et danseur de Flamenco reconnu. Cette expérience est importante pour la première partie du concert, voyant les musiciens posés sur des caisses de résonance, où chaque mouvement de pas donne un son différent... Montant crescendo, la musique devient violente avant de céder sa place à la partie laissant MIMETIC au premier plan, qui livre une véritable prestation à la limite de la transe. En effet, l'assemblée devient une rave party (où personne ne bougerait), happant au fil de sons aux infra-basses imposantes et au rythme endiablé. Si William Gibson aurait voulu mettre une bande son sur un de ses livres cyber-punk, ce bijou brut aurait été une merveille...

Merveille encore quand on parle de KK null... La légende n'aura pas volé sa réputation avec une représentation de son oeuvre phare Zero/infinity, où le bruit met en avant la création du monde via le big bang et l'évolution de l'homme jusqu'aujourd'hui. Débutant par ses saluts au public en français, l'artiste prend place derrière sa boîte à rythmes pour livrer des expérimentations sonores unique, dont lui seul à le secret, appelées "Nullsonic". Ici le son se fait brut de décoffrage, et pourtant recèle de nombreuses subtilités. Tous les changements de tempo sont parfaits, les variations, transitions sont effectués avec brio, laissant déceler l'ombre d'un vrai musicien. Il est difficile de se faire une idée sur la qualité de la noise du bonhomme sur ses albums, mais ses représentations transcendent ses compositions, la justesse organique de l'électronique produite étant indescriptible en CD. C'est un vrai tour de force de réussir à plonger avec des bruits un public dans son univers, mais encore plus dur est de réussir à ce que celui-ci assimile ses compositions, et c'est pourtant ce que fait sans problème KK Null... Du très grand art et certainement un des moments les plus puissants de ces trois jours.

Passer des deux concerts sus-cités à David Toop est comme regarder un Wong Kar wai après avoir vu la trilogie "Evil Dead". Il y en aura pour apprécier, mais voir un mec jouer avec des brindilles, et lire un livre pendant 20 minutes, personnellement je préfèrerais voir un Godard...

Quant à Pita, qui malgré son nom n'est pas grec, celui-ci livrera un concert de drone pendant 25 minutes, qui seront extrêmes... En effet la drone a le malheur d'être une musique très lente, mais qui s'avère, par à-coups, ultra violente... Quand on tente de fermer les yeux pour se concentrer dans les sons et qu'une rangée d'infra-basses pointe le bout de son nez, croyez-moi que l'on en sort pas indemne...


Ces trois jours ont montré la richesse de l'expérimentation électronique. C'est une très belle initiative que de faire découvrir les profondeurs de la recherche sonore que nous propose gratuitement le GRM depuis tant d'années. Le point d'orgue aura été le concert impressionnant du japonais KK null. Et même si tous les artistes ne viennent pas du soleil levant, la richesse telle de la musique faisait qu'il était indispensable d'en parler... Vivement l'année prochaine!
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