LOUDNESS - Thunder in the East

chronique - 22.02.2013 06:00

Coup de tonnerre dans l'Ouest sauvage pour un groupe sans boussole.

Quand on décide un jour de citer LOUDNESS dans une conversation sur le metal japonais, c'est comme parler d'Akira Toriyama en palabrant manga. C'est le passage obligatoire, comme un trait rouge sur une frise historique. Et cette histoire-là n'est autre que celle du metal japonais et de son développement foudroyant jusqu'à l'accès à de nouveaux horizons, plus populaires. C'est l'aventure de quatre gars qui ont un jour pu imposer leur présence sur un continent qui représentait un rêve inatteignable, une folle épopée en somme. Depuis la formation du groupe, chacun de ses albums avait laissé son empreinte indélibile à travers un titre phare : Loudness dans The Birthday Eve, Rock the Nation dans Devil Soldier, In the Mirror dans The Law of Devil Land et enfin le classique Crazy Doctor dans Disillusion, premier disque enregistré hors Japon dans la perfide Albion, avec des paroles mêlant comme à l'accoutumée japonais et anglais. Il fut exceptionnellement programmé pour une sortie aux États-Unis dans une version vinyle réenregistrée en anglais. Disillusion et son titre mensonger nous abandonnait sur une ballade sombre, Ares' Lament, donnant la larme à l'oeil, une petite émotion lyrique. Thunder in the East s'inscrit dans cette lignée d'ouvrages à retenir, sinon LE disque du groupe à posséder selon les puristes. Enregistré aux Sound City Studios de Los Angeles, l'album était édité au Japon en janvier 1985 dans une version délaissant complètement le japonais. La sortie américaine suivait près d'un an plus tard, en novembre. Sa couverture pourtant simpliste a encore aujourd'hui une aura culte, toute sublimée par le logo intact du groupe. Revenons en arrière de vingt ans et découvrons le premier véritable album de LOUDNESS destiné à une ouverture à l'international dans cette édition des Chroniques Classiques de JaME.

Première constatation, le son de l'époque fourmille de treble mais reste admirablement équilibré. Choisi par Max Norman, un producteur britannique célèbre pour avoir été à l'origine de Speak of the Devil et Bark at the Moon d'Ozzy Osbourne, Black Tiger de Y&T et qui, après LOUDNESS, s'est rendu responsable de Visual Lies de Lizzy Borden et de Countdown to Extinction de Megadeth, l'album ne pouvait que réussir son pressage mondial. Et Dieu merci, la première réaction à l'écoute de l'album est que le groupe n'a pas abandonné son identité dans cette performance. S'ouvrant sur Crazy Nights, il fournit aux fans une nouvelle pièce maîtresse qui ne sera jamais laissée de côté lors des performances sur scène. Sa simplicité en a d'ailleurs fait le morceau single pour découvrir la formation ! Les musiciens se concentrent sur un hard rock puissant dans ce titre, avec des riffs empruntés au heavy metal et un refrain aux intonations mélodieuses directement piquées au mouvement glam. Un mélange détonnant où la poudre parle en même temps que le romantisme exacerbé des chevelus du hair metal habillés de slim en cuir. Le genre de morceau à vous envoyer valser les tables et les chaises d'un bar pour libérer une fosse improvisée à la dernière minute, et faire couler la bière à flots ! "Rock'n'roll Crazy Nights, you are the hero tonight" ! De quoi vous introduire un album sans concession, mais en faisant tout de même la part des choses puisque Crazy Nights reste quand même le maillon faible de l'album. Ce faisant, le meilleur reste à venir !

On retrouve à sa suite de gros hard rock bien bourrins : Like Hell qui se paye un refrain simple et mémorisable en une seule écoute "LIKE HELL ! I'm gonna rock you. LIKE HELL ! I'm coming at you. LIKE HELL ! I'm gonna shock you", ainsi qu'une mélodie heavy bien comme il faut. Infernal. No Way Out, au solo interminable mais redoutablement bien écrit, reprend un des thèmes fondateurs de l'album : la fuite, course contre la montre et contre la mort. Ce thème sera exploité par bien d'autres titres : Run for Your Life a une ambiance de chasse à l'homme poinçonnée par le rythme percutant de feu Munetaka Higuchi et implore un personnage non-identifié de se sauver, d'échapper aux flammes, la seule possibilité de survie se situant ici dans la fuite. Course aussi, dans Get Away où le ton absurde de Minoru Niihara explique, riant, "Faut pas jouer sur la voie du danger" et dont la fin sonne comme une épitaphe avant l'heure, condamnation sans appel : "Sors de l'ombre et t'es mort, sans ton cuir t'es mort, si tu ne combats pas t'es mort, sans ton cran d'arrêt t'es mort."... La fin de chaque ligne se base sur le martèlement de "You could die" (à placer en opposition avec le même rabâchage en pré-refrain de la ligne "You'd be lost") comme un avant-goût de ce qui va se passer, d'un destin funeste sans vergogne. Le narrateur pourrait même être en toute logique le meurtrier car enfin, qui irait prévenir d'une agression sinon l'agresseur ? Non content de vouloir sortir un peu plus de ses frontières, la formation fait dans la fuite symbolique caractérisée à travers tout ce champ lexical. Et que dire de Heavy Chains, seul titre composé par Masayoshi Yamashita, le bassiste du groupe, à l'arrière-goût calme et posé, qui dès le début pose le thème de la femme qui voudrait fuir elle aussi ? Qu'est-ce qui les retenait si prestement au pays du soleil levant ?

Au milieu de ces morceaux, quelques gemmes atemporelles : The Lines are Down constitue un brulôt heavy tel que LOUDNESS aime à nous faire partager. Et dans le registre, on sent la combativité d'un David contre Goliath. Malgré le danger, malgré la mort qui guette du coin de la faux, les personnages de l'album se livrent un combat sans fin. Combat qui connaîtra son apothéose dans ce morceau avec un face à face final. Mais ce duel est celui d'un homme contre sa schizophrénie : la fièvre bout en lui, il est brisé, a peur de se montrer. La fin ne laisse aucun doute sur son sort : "Charge ton arme, un tir, un seul. Appuie sur la détente, laisse-les s'en aller. Ton seul ennemi s'est enfoncé dans la nuit". Bang. Pour surseoir au mauvais augure, deux ballades voient le jour dans l'album : We Could be Together, power ballad au solo rempli d'ambiances héroïques, forge son caractère sur un riff en opposition totale avec un chant mesuré. La seconde, Never Change your Mind, clôt l'album sur des paroles bizarres comme on les aime au Japon : la barrière linguistique fait encore des siennes et livre un passage burlesque malgré lui en introduction. Cependant, la musique est un langage qui abolit toutes les frontières : il suffit de vouloir y mettre de la volonté ! Nul doute que LOUDNESS a mis toute la sienne pour asseoir ainsi son statut.

Pour conclure, je me dois de partir dans une digression sur du vécu un peu plus personnel : j'ai rencontré lors d'une formation, il y a un an de cela, un jeune papa, quadragénaire amateur de heavy metal dans sa jeunesse, avec qui j'ai longuement parlé musique. L'homme était amateur de tout ce qui sonnait bien (lire : un groupe avec un guitariste qui joue comme un Dieu). Constatant mon attirance pour une musique qui, selon lui, faisait partie de son passé et n'avait aucune raison d'avoir pu séduire encore du monde à notre époque (erreur !), nous avons fini par parler de noms japonais. Le nom de LOUDNESS est aussitôt sorti, le plus naturellement du monde, de sa bouche. Surprise et mâchoire tombante. Il avait à l'époque récupéré un double album live en vinyle, parce que "ça sonne mieux en live", et se rappelait le timbre aigü et plaintif du chanteur. Apparemment il n'avait pas goûté à la période Mike Vescera, le chanteur qui avait repris le micro en 1989. Ça a été pour lui le coup de foudre pour la clique à Takasaki. Sa deuxième acquisition a été un album studio, et devinez lequel ?
Cette conversation reflète bien la réussite de l'ouverture à l'international de LOUDNESS. Pour qu'un Français pioché dans la masse connaisse, pas seulement de nom, un obscur groupe de Japonais portant cheveux longs et tenues évoquant Judas Priest, les années quatre-vingt ont plutôt bien réussi au souvenir de la formation. La portée de Thunder in the East n'est pas à prendre à la légère. Clé du succès et tempo à 4 temps, le message au monde de la bande de heavy métalleux est encore aujourd'hui un diamant qui brille de toutes ses facettes, tant dans la power ballad que dans la folie guitaristique la plus précise. La voix de Niihara offre ce timbre si particulier, un squeal pas particulièrement heavy mais aux sonorités rauques, qui pare la musique de son anglais pas toujours impeccable. Difficile avec un chanteur à l'accent inégal de réussir un transfert pareil, et pourtant LOUDNESS l'emporte... car ce serait sans compter la technique de son leader, Akira Takasaki, guitariste au talent fantasmagorique, qui place ça et là soli et fills parfaitement exécutés. Les textes écrits par Niihara, ont pour thèmes les équipiers solides du heavy metal : amours déçues, sexe, violence, fêtes interminables, rock'n'roll et course à la mort, Fureur de Vivre en plein. Impossible de perdre ses repères avec James Dean aux manettes ! Les morceaux défilent comme un grand huit déchaîné sous la houlette d'une composition toujours au service de la qualité, au potentiel de diffusion immédiat qui ne tombe pas dans le piège de la facilité. Malgré l'accent déplorable du chanteur et les noms des membres, le disque sonne comme un groupe de heavy typique de cette époque. Impossible à l'écoute de situer le groupe au Japon. Thunder in the East est un bonheur à écouter, de la première à la dernière note. Un disque légendaire, qui garde un parfum d'antan comme jamais on ne saura le reproduire. Le groupe n'aura cependant jamais plus la même portée mondiale après ce coup de tonnerre à l'ouest (décèlerions-nous ici une coquille intentionnelle de sa part ?). Du moins, avant que n'apparaisse internet...
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